On parle souvent de l’impact du numérique sur notre société, on souligne les aspects humains et technologiques, mais rare qu’on les lie à la langue.

Culture Montréal organise aujourd’hui le Forum : Le français dans l’espace numérique. L’organisme convie la population à réfléchir et échanger sur les défis de créer, entreprendre et rayonner en français.

Est-ce que le français est un facteur clé de l’identité créative de Montréal? Le numérique peut-il favoriser plus de collaborations et de maillages pour faire rayonner davantage nos projets dans la Francophonie? Sujet qui suscite l’intérêt, l’événement affiche complet.

Le Printemps numérique s’est entretenu avec Philippe Gohier, rédacteur en chef de VICE QC, la nouvelle filiale québécoise du célèbre média lancée en septembre dernier. Il participe au panel Laboratoire de projets inspirants – l’usage du français comme levier de créativité et de rayonnement.

Comment intégrez-vous le paysage culturel francophone?

Les journalistes d’ici sont bons, on n’a pas de leçon à donner. Notre avantage est d’évoluer dans un espace décomplexé. VICE sait parler aux jeunes parce qu’on engage des jeunes. Nous n’avons pas les traditions ni les structures qui nous alourdissent, notre auditoire ne se choque pas si on ose, on peut se permettre plus. Nous avons une grande latitude, tant que nous restons transparents et authentiques.

Quel est le défi en matière de langue chez VICE?

Au bureau, en blague nous avions cité les mots de l’Office québécoise de la langue française que nous n’allions pas respecter. C’est devenu l’article Spoiler c. divulgâcheur : pourquoi VICE n’emploie pas les mots fantastiques inventés par l’OQLF de notre gourou de la langue et traducteur Normand.

On écrit pour être compris de nos lecteurs, c’est notre mission première, pas pour donner des leçons linguistiques. On refuse d’être contraint. Notre documentaire sur les Dead Obies traite de ce sujet avec le franglais. Nous, c’est notre langue et on compte s’en servir. On ne veut pas être le porte-étendard d’une langue officielle bureaucratisée. Ça peut brusquer, car cela détonne beaucoup du style courant et on se le fait dire.

Comment décrit-on ce style justement?

Il est informel. Nous sommes décomplexés devant les anglicismes, les sacres. On assume ce relâchement, nous ne sommes pas toujours constants, on se construit une identité linguistique propre. On s’insère dans une lignée de nouveaux médias nord-américains plus conversationnels, près des lecteurs. On pousse l’expérience et l’accès au maximum. Tout le monde court après des histoires, il faut aller plus vite et plus loin. C’est la marque de commerce du contenu de VICE.

Comment ne pas tomber dans le sensationnalisme?

Tout est question d’intérêt public. On ne veut pas juste faire du bruit, il y en a déjà assez sur Internet. Selon moi, un sujet titillant peut être d’intérêt public, ce n’est pas en opposition. On peut parler de sexe parce que c’est pratiqué, de drogue parce que c’est consommé, ça fait autant partie de la vie que les hypothèques ou la technologie! Il y a une pudeur dans les médias québécois.

Est-ce que l’usage du français est possible comme levier de créativité et de rayonnement?

Il faut d’abord vouloir se servir du français comme autre chose qu’un outil; travailler avec la langue, la manipuler, la traiter, comme une entité qui se forme, qui se déforme. Elle n’est pas statique, elle évolue. Je crois que n’importe quelle langue peut être un levier de créativité, c’est une question de volonté. Je n’ai pas choisi de parler français, par contre j’ai choisi de travailler dans cette langue.

*L’auteure de ce texte a collaboré à l’occasion chez VICE.