L’ère numérique est sur toutes les lèvres. On se bombe le torse face à nos réalisations innovatrices, mais si on finissait par tout perdre? Le Centre Phi et le MIT Open Documentary Lab,  en collaboration avec IDFA Doc Lab et le Nederlands Instituut voor Beeld en Geluid, explorent la Mémoire numérique.

Plateformes instables, technologies en constante évolution et priorités d’investissement changeantes, des jeux et œuvres d’art numériques, des grands reportages interactifs et des webdocumentaire produits il y a à peine cinq ans sont confrontés à l’obsolescence. Comment préserver les traces du numérique?

L’artiste et producteur Vincent Morisset s’intéresse au sujet depuis le début de sa carrière dans les années 2000. Pour la journée de Mémoire numérique, il a même tenté le coup de ressusciter son projet ZIG, qu’il croyait mort depuis plusieurs années, la technologie ne lui permettait plus d’y avoir accès.

Vincent Morisset ©

© Vincent Morisset

Pourquoi la mémoire numérique est primordiale dans votre démarche?

Je suis un ovni! Depuis le début de ma pratique, j’ai méthodiquement conservé mes projets pour qu’ils demeurent fonctionnels. J’ai réussi à presque tout sauver. J’ai la chance d’être développeur, réalisateur et producteur, cela m’a aidé dans différents aspects de la sauvegarde. C’est un travail de l’ombre, de longue haleine. Je pouvais convaincre certains collaborateurs, aller dans le code, migrer vers mon serveur. Je suis sensible à cette question.

Est-ce que l’aspect éphémère des œuvres n’a pas un petit quelque chose de poétique?

Non, pour moi, il n’y a rien de beau ou de romantique à perdre le média interactif, c’est la même chose que si on ne pouvait plus lire un livre ou voir un film. L’obsolescence est seulement causée par les limites techniques, c’est fâchant. C’est important que les nouveaux auteurs qui travaillent avec le numérique puissent expérimenter les créations passées, qu’il y ait une passation de l’histoire. On ne réalise pas la valeur ajoutée. L’interactivité est quelque chose qu’on vit, ça se transmet mal de façon linéaire, par une capture d’écran. L’œuvre doit rester vivante.

Comment qualifieriez-vous l’état de la mémoire numérique au Québec?

C’est un défi mondial, mais la situation est catastrophique, voire épeurante. Tout le monde doit être sensibilisé. Cela ne touche pas seulement le milieu artistique. Par exemple, j’aidais ma mère à sauvegarder ses photos numériques qui se trouvent dans un serveur inaccessible. Nos supports sont en train de se corrompre. Il faut mettre en place des programmes, des outils concrets pour favoriser une bonne pratique de conservation.

Est-il déjà trop tard?

Il va être trop tard au moment où on ne sera plus capable d’émuler nos vieux systèmes. Les fichiers sources des disques durs sont en train de mourir. C’est comme l’Arche de Noé, il faut mettre le contenu qu’on juge important dans un environnement plus stable. Il n’y aura pas de retour en arrière possible. Peut-être qu’un jour nous aurons un système d’exploitation intelligent qui prendra en compte cet historique et s’adaptera. D’ici-là, il faut avoir une volonté commune. Il n’y a pas de solution miracle, le défi est grand.

*Vincent Morisset travaille actuellement sur un projet d’art public qui verra le jour au Quartier des spectacles cet été.