MUTEK offrait une suite de performances le 29 mai 2015, lors de  A/VISIONS 1, dans le luxueux théâtre Maisonneuve. Le duo Maotik et Metametric y présentait “Omnis”. Mathieu Le Sourd (Maotik), artiste visuel numérique, et Jean-François Pedno (Metametric), musicien et producteur, ont réalisé une prestation d’une synchronicité défiant la norme. L’un employant l’algorythme pour créer le visuel et l’autre utilisant un système audio-visuel génératif. Le réputé artiste multidisciplinaire et chorégraphe Hiroaki Umeda, enchaînait avec deux performances, soit “Split flow” et “Holistic strata”, des chorégraphies pour le moins atypiques. Le tout baignant dans une trame sonore electro experimentale.

A/VISIONS 1 - théâtre Maisonneuve – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

A/VISIONS 1 – théâtre Maisonneuve – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

Maotik et Metametric en symbiose

La salle était à son comble, l’audience surexcitée, comme souvent aux activités de MUTEK. Devant nous, sur la scène, un gong et un tambour aux dimensions impressionnantes captaient la curiosité du public. On pouvait aussi y voir aux deux extrémités tout un réseau d’ordinateurs portables. D’un côté trois machines en série dédiées au visuel de Maotik et de l’autre un seul ordi entouré des deux imposants instruments de percussions, plan de travail de Metametric. En arrière-plan, un énorme écran. La présentation débuta sur un coup de gong retentissant. Suite à quoi, une fine neige blanche envahissait l’écran noir. L’artiste sonore se place alors derrière son ordi émettant des sons électroniques passant des hautes fréquences stridentes aux basses, pour laisser place au silence, à certains moments, ou bien au glitch, (genre de grichements électro-statiques).

Puis, il se déplace pour taper doucement l’énorme tambour au centre. Il génère ainsi, dans la projection, une mutation des flocons qui créent un vortex dans lequel on se sent aspiré, comme dans du cinéma 3D immersif. Le tunnel aux tournants déroutants évoque l’idée qu’on se fait depuis des lustres d’une fin de vie, de la montée aux cieux. Puis d’un coup de grosse percussion grave, le climat change. Toujours d’une synchronicité surprenante, le son électro nous plonge ainsi dans un graphique monochrome rougeâtre. Des figures filiformes, s’apparentant à des fils métalliques blancs se meuvent au rythme de cette musique experimentale. Ces lignes se regroupaient et se suivaient de façon organique, tel un banc de poissons. Subséquemment, ces lignes se métamorphosaient pour créer cette fois, une image cartésienne, un genre de boîte, emprisonnant les spectateurs dans ce qu’on aurait pu croire être une salle, étirant tantôt la profondeur, tantôt la hauteur.

A/VISIONS 1 - Maotik et Metametric – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

A/VISIONS 1 – Maotik et Metametric – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

Créature abstraite et créateurs d’ambiance

C’est dans cet espace digital confiné qu’apparaît une masse constituée des mêmes particules employées depuis le début, et qui prend vaguement la forme d’un ange, ou papillon de nuit, battant doucement des ailes. Des formes abstraites, géométriques forment un être qu’on dirait sorti d’un film de science-fiction et surplombant la salle. Ses mouvements, ses battements d’ailes d’une lenteur, attendrissante et pleine d’assurance, donnaient l’impression d’être en présence d’une existance supérieure, angélique.

Les masses, dans leurs mouvances laissaient place aux perceptions de tous et chacun, à la manière des fameuses taches d’encre symétriques des tests de Rorschasch, bien connues en psychologie. Puis la trame sonore prend une tournure plus saccadée. Le noir et blanc, assez présent jusq’ici, laisse place à divers monochromes passant du rouge au bleu et jaune. Les figures rondes et longiformes deviennent alors plutôt rectangulaires, pour devenir des carrées qui forment une gigantesque sphère quasi vivante semblant vouloir sortir de l’écran. La prestation prend fin. Les particules s’affinent tels des atomes, se déplacant comme si une poudre métallique était guidée par un aimant se mouvant sous la surface.

En somme, le visuel et le son se suivaient à la perfection, on n’aurait jamais pu croire à une improvisation. Bien qu’abstraite, la vidéo engendrait des images quasi figuratives, des ambiances immersives, provoquant chez les spectateurs une certaine introspection des perceptions subjectives qu’ils pouvaient ressentir.

 “Split flow” où le mouvement transcende la lumière.

Dans un décors des plus minimalistes, voir brut, Hiroaki Umeda, un chorégraphe japonais dont la réputation est internationale, s’avance audacieusement dans le silence. Vêtu d’un simple chandail blanc et d’amples pantalons noirs, le danseur se présente seul sur une scène vide, bien éclairée, un rideau de velours noir à titre de fond de scène. C’est donc sous le son de la salle et de ses spectateurs qu’il entame sa performance. Puis une ambiance toute aussi minimaliste s’installe progressivement, la musique guidant ses mouvements. Les gesticulations ultra rapides du réputé danseur donnent l’impression de capter la lumière, laissant derrière elles, par la magie de la vitesse, des traînées blanches, le spectre du mouvement.

A/VISIONS 1 - Hiroaki Umeda – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

A/VISIONS 1 – Hiroaki Umeda – Photo : Myrianne Beaudoin-Thériault

 

L’artiste crée ainsi par moments l’illusion d’un être mutant aux multiples membres, tel le dieu hindou Shiva. Lorsque le son s’estompe, ce maître ergonomique semble incarner le courant traversant un fil électrique. Ses gestes sont précis et d’une variété sans borne. Captivant! Les jeux de lumières s’ajoutent à la performance: un effet stroboscope, un faisceau passant du violet au multicolore semblable aux rayons catodiques télévisuels. Le tout saccadé, plongé dans la pénombre, découpant l’artiste et ses mouvements, l’analysant tel un scanneur ou une radiographie. Ce samuraï déchaïné pouvait aussi se transformer, par instants, en maître du taï-chi, faisant fît des resistances corporelles pour susciter l’illusion d’un drap agité brusquement, d’une bourasque, puis bercé délicatement par une subtile brise d’été.

Définitivement une délectable étude de la répercussion du son et de la lumière sur la multitude de mouvements que permet l’outil inépuisable qu’est le corps humain.

“Holistic Strata” lumières et mouvements perturbant la réalité

Le chorégraphe, Hiroaki Umeda  nous a généreusement offert une deuxième performance ajoutant ici une troisème dimension par la distortion de l’image projetée en arriere-plan. Le spectacle commence dès le début avec une musique électro prenante. Un genre de nuit étoilée, vert fluo, couvre le danseur d’un coup. Ce qui ne manque pas de créer l’euphorie parmi les spectateurs. La nuée de particules est projetée en alternance sur l’écran puis sur lui. Une illusion déstabilisante prend place, par l’étirement de la video et des gestes en symbiose. Nous sommes alors plongés dans un environnement 3D où la gravité ne suit plus aucune règle. Hiroaki  semble orchestrer les dimensions et joue avec l’espace par sa chorégraphie complexe.

En utilisant toujours les mêmes éléments sur l’ecran (des genres d’atomes noirs et blancs que ses mouvements viennent completer) l’artiste  illusioniste nous fait voyager à travers toutes sortes d’environnements. Le fond auparavant d’un calme plat s’agite et devient promptement une tempête de neige dont on peut saisir toute la profondeur. Ensuite, cette remarquable danse constellée de flocons se métamorphose en ce qui semble être un crépitement de feu de bois, pour devenir l’écume d’une puissante vague et son ressac. Jouant sur la matière avec aussi peu de moyens, ces mêmes particules finissent par flotter comme si elles étaient prises dans un liquide visqueux et par retomber tout doucement telles des cendres qu’un furieux volcan aurait craché. Le chorégraphe des plus expérimentés suit si parfaitement le son et le visuel qu’il semble contrôler les éléments. La musique électro experimentale contribute tout autant à l’atmosphère, passant des aigüs aux lourdes basses jusqu’au crépitement du son, le tout aéré par d’occasionnels silences.

Cet artiste a su maîtriser l’art de l’illusion avec de sobres outils, nous transportant au travers d’ambiances très variées, émerveillant l’audience, avide de ces technologies avant-gardistes, tels des enfants. Hiroaki Umeda quitta la scène sous une pluie d’applaudissements, une ovation digne de sa réputation!